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Corrigés Bac philo 2011 - série S

Brice de Villers, professeur de philosophie

Publié le 23/09/2013

Des profs de philo ont planché comme vous sur les sujets du bac philo. Découvrez ici le fruit de leur réflexion...

Sujet de dissertation n°1 : La culture dénature-t-elle l’homme ?

Analyse du sujet :

Le problème qui est ici posé consiste à interroger des présupposés , à en apprécier la validité pour éventuellement les surmonter.
Le premier présupposé à expliciter est qu'il y aurait une nature de l'homme c'est-à-dire une définition objective, finie de l'homme que la culture comme ensemble de mœurs, de coutumes, de symboles partagés par une communauté humaine donnée viendrait anéantir.

Le deuxième présupposé est que la culture comme processus ferait perdre à l'homme sa vraie nature pour lui donner une nouvelle forme artificielle, c'est-à-dire créée par l'art ou la technique : il en irait ainsi de la dénaturation comme d'une artificialisation

Le troisième présupposé , à travers le concept de dénaturation, consiste à sous-entendre une supériorité présumée d'une nature humaine, l'homme considéré dans son essence, sur une définition de l'homme en constante évolution du fait que l'homme est un être historique, ancré dans le temps et l'espace.

A partir de ces présupposés, il s'agit de s'interroger sur le rôle et la fonction de la culture comme processus et pas seulement comme contenu de discours et de productions intellectuelles, symboliques et artistiques dans une éventuelle définition de l'homme comme membre d'une espèce ( et bien évidemment pas comme individu sexué par opposition à la femme).

Ecueils à éviter :

Identifier le sujet à une opposition nature-culture pour montrer comment les deux notions de « nature » et « culture » seraient par définition antagonistes ( mais à partir de quelles définition).
Confondre la culture comme processus d'acquisition de règles, de symboles (linguistiques et religieux), de formes artistiques et les cultures comme réalisations spécifiques dans un temps et un espace donnés de ce processus .
Lire le sujet comme s'il s'agissait de montrer au contraire la supériorité de la culture sur une définition a priori de la nature réduite à tort à un état primitif.
Confondre culture et civilisation et nature et concept rousseauiste « d'état de nature » qui n'est pas une donnée historique mais une fiction méthodologique, une hypothèse pour comprendre comment se fait l'entrée de l'homme dans la culture.


Enjeux du sujet :

Il est demandé une réflexion sur ce que vaudrait une définition de la nature de l'homme par rapport au processus de formation ou d'acquisition d'une culture.
Reformulation possible du sujet : le processus de formation, d'acquisition de connaissances, d'adaptation à un environnement social, symbolique, artistique est-il facteur de déperdition de ce qui définit l'homme ?
L'entrée dans la culture se paie-t-elle d'une perte des caractéristiques de l'être humain ou révèle-t-il au contraire pleinement son humanité ?
La nature de l'homme ne consiste-t-elle pas à ne pas en avoir , à ne pas être assignée à une définition présupposée ?


Proposition de plan :

Les actes de barbarie qu'a connus le XXè siècle à travers les totalitarismes et les génocides nazis et communistes peuvent à bon droit nous faire douter des bienfaits de la culture ou de la civilisation.
Comment expliquer que ces atrocités qui remettent en cause l'idée même d'humanité , au point qu'elles sont l'objet de qualifications pénales imprescriptibles, les « crimes contre l'humanité », aient été commises par des nations , allemande et russe, qui pouvaient se prévaloir d'une longue et riche « culture » ?
La culture dénature-t-elle l'homme en lui ôtant ce qui le caractérise, en le faisant entrer dans la barbarie et l'inhumanité ?
Mais qu'entend-on par « la culture » ? est-elle identiques aux cultures comme réalisations spécifiques du processus d'apprentissage de règles, de mœurs, de langues et de savoirs qu'on peut appeler la culture ?
Peut-on proposer une définition préalable de la « nature »  de l'homme que la démarche d'acculturation viendrait ruiner ou faire disparaître ?

Si la culture dénature l'homme, c'est qu'il est possible de produire une définition satisfaisante de ce qui fait l'humanité de l'homme (I).
Or, la nature de l'homme comme être historique et perfectible signifie que la définition présumée d'une nature humaine antérieure à la culture et en principe différente n'est pas soutenable.
Loin de dénaturer l'homme, la culture le révèle à sa véritable nature qui est de ne pas être réductible à une définition objective mais d'être un être libre, contingent, capable aussi bien de se perfectionner que de produire les conditions de sa destruction. (II)


I. Est-il possible de produire une définition satisfaisante de l'homme que la culture viendrait faire disparaître ?

A. La recherche de caractéristiques essentielles de l'homme :

a) la tentative des philosophies médiévales scolastiques :

Les philosophes du Moyen-Age héritiers d'Aristote ont tenté de produire une définition de la « nature humaine » qui possède les caractéristiques d'une définition : recherche de critères objectifs, de qualités irréductibles à l'objet à définir, de marques substantielles nécessaires, prévisibles et universelles.
Voir la querelle au Moyen-Age des « universaux » pour qui l'homme peut être appréhendé par des catégories universelles , générales indépendantes «des hommes » qui n'en sont que des exemplaires .
La nature de l'homme est ainsi d'être un animal raisonnable

b) les limites d'une définition de la « nature humaine » :

Abélard, philosophe « nominaliste » au XIIè siècle montre qu'il n'ya que des individus, des « hommes » qui possèdent la forme de l'humanité.
De même, Descartes dans la deuxième des Méditations métaphysiques rejette la définition de l'homme comme « animal raisonnable » «  car il faudrait après rechercher ce que c'est qu'animal, ce que c'est que raisonnable, et ainsi d'une seule question nous tomberions en une infinité d'autres plus difficiles et embarrassées »


B. La définition présumée de l'homme suppose que la dénaturation par la culture soit artificialisation : l'homme cultivé serait une homme « artificiel » :

a) la tentation de confondre définition de l'homme et définition d'un objet :

Définir la nature de l'homme autrement dit son essence suppose qu'on puisse donner de l'homme une définition immuable, qui en saisisse les caractéristiques, la substance, comme on définit un objet mathématique ( un triangle comme une figure géométrique à trois côtés).

b) tentation de confondre nature de l'homme et homme à l'état de nature :

Si la culture dénature l'homme, c'est qu'il y aurait un processus par lequel l'homme « sortirait » d'un état, l'état de nature pour « entrer » dans l'état cultive.
Un tel état est-il historique ? l'homme naturel serait-il un homme primitif, préhistorique ?
Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondement de l'inégalité parmi les hommes, construit une hypothèse de travail, une supposition pour comprendre comment se construit la culture en lien avec la fondation d'une société et ne donne aucune référence historique à « l'état de nature » dans lequel serait l'homme « avant » la culture.

II. Loin de dénaturer l'homme, la culture le révèle à sa véritable nature d'être contingent et historique :

A. La culture est possible comme processus de formation de l'homme du fait qu'il est perfectible :

a) la perfectibilité, condition de la réalisation continue de la nature de l'homme :

Rousseau, dans le Discours sur l'origine..., distingue l'homme de l'animal à travers le concept de perfectibilité, « faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelque mois, ce qu'il sera toute sa vie. »
b) la nature de l'homme est d'être inscrit dans le temps et la culture est bien ce développement de sa nature dans le temps et l'espace :

La raison se perfectionne comme les passions au contact du monde et des autres et le processus d'humanisation et de formation ( au sens allemand de Bildung ) suppose un être temporel et historique
Cf. Kant, Réflexions sur l'éducation

B. La véritable nature de l'homme est de ne pas en avoir, d'être par la culture l'auteur de ce qu'il est comme de ce qu'il refuse à être :

a ) l'ambivalence de la culture :

L'humanisation est possible par la nature de l'homme d'être contingent et non nécessaire ( comme une idéalité mathématique dont on conçoit une définition)
Le processus de formation ou de culture concerne l'individu inscrit dans une histoire et la tragédie de l'histoire vient de ce qu'il est possible de produire de l'humainité comme de l'inhumanité.


c)la chute dans la barbarie comme dénaturation de l'humanité, au sens d'une perte de la valeur de l'homme appelé à se cultiver et à construire une culture :

cf. les réflexions d'H.Arendt sur Les origines du totalitarisme  et Levi-Strauss dans Race et histoire : c'est l'hégémonie d'une culture sur une autre et le présupposé d'une « nature » humaine identifiée à la race qui dénature l'homme par nature être perfectible mais aussi capable de défigurer et de se défigurer dans la « banalité du mal » ( Arendt)


Conclusion :

Se demander si la culture dénature l'homme, c'est donc interroger la possibilité et les risques d'une définition stable et identique de l'homme par rapport à laquelle le risque d'exclusion ou d'extermination d'un « non-homme » est possible .
La dignité comme le tragique de l'humanité de l'homme viennent de ce qu'il est toujours appelé à respecter la dignité et l'humanité en lui et en l'autre comme il est capable de les nier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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