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Corrigés Bac philo 2016 - série S

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Publié le 11/04/2016

Des profs de philo ont planché comme vous toute la matinée du 18 juin sur les sujets du bac philo. Découvrez ici le fruit de leur réflexion...

Sujet de dissertation numéro 1 : Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Corrigé ralisé par Benjamin Derbez, professeur de philosophie.

Introduction
Où pourrait-il bien nous mener le fait de désirer l'impossible ? Il semble au premier abord déraisonnable de cultiver un tel désir. Et même plus, cela semble bien absurde, dénué de sens, puisque être animé d'un tel désir nous condamnerait à l'insatisfaction nécessaire, c'est-à-dire au malheur. En effet, on peut définir le bonheur, en première approche, comme l'état de satisfaction pleine et entière de tous les désirs d'un être.
Cependant, peut-on échapper au désir de l'impossible ? Le désir ne porte-t-il pas en lui la démesure, l'excès qui le pousse au toujours plus ? Le propre du désir n'est-il pas de se porter sans cesse au-delà du possible, de l'accessible qui, dès lors qu'il nous apparaît comme tel ne nous semble plus désirable ?
Autrement dit, il faut se demander s'il est totalement insensé de désirer des objets au-delà de ce qu'il est possible d'atteindre actuellement ou si ce type de désir n'est pas constitutif de l'existence humaine.
Pour répondre à cette interrogation, nous nous demanderons pour quelles raisons il peut sembler absurde de désirer l'impossible, puis nous nous demanderons s'il est possible de ne pas désirer l'impossible afin de voir dans dernier temps s'il est possible de concevoir une vie humaine sensée gouvernée par un tel désir.

1- Désirer l'impossible nous condamne au malheur
a) Si, comme le suggère Aristote dans l'Ethique pour Nicomaque, « tous les hommes tendent naturellement vers le bonheur », il pourrait sembler absurde de désirer l'impossible. En effet, un tel désir nous condamnerait à l'insatisfaction permanente et définitive. Si l'on considère que le bonheur réside dans la tranquillité et la plénitude qui résulte de la satisfaction de tous nos désirs, alors désirer l'impossible nous couperait définitivement du Souverain Bien de l'existence.

b) D'autre part, quel sens cela aurait-il de passer sa vie à poursuivre un but inaccessible par essence ? La puissance humaine a des limites. Désirer l'impossible signifierait tendre vers des objets ou des états situés au-delà de ces limites. Celles-ci sont d'ordre physique (les lois de la nature m'empêchent d'espérer survivre à certaines épreuves), moral (la moralité m'interdit certains désirs), légal (le droit positif sanctionne certains comportements collectivement réprouvés), ou logique (un voyage dans le temps soulève des problèmes d'ordre logique insolubles).

c) Désirer l'impossible semble donc être le fait d'individus insensés. La raison impose une certaine restriction à nos désirs et il suffit seulement parfois de réfléchir à l'objet exact de notre désir pour se rendre compte qu'il est vain d'espérer pouvoir l'atteindre et donc d'agir en conséquence. Une existence entièrement dévolue à la poursuite d'un bien chimérique, d'un idéal utopique, que toute personne sensée pourrait rayer de la liste des buts accessibles dans une vie d'homme pourrait donc paraître absurde. Ce qui serait sensé, au contraire, ce serait de se fixer des objectifs suffisamment accessibles pour être un jour atteints. Sinon, à quoi bon ?
Mais est-on toujours maître de ses désirs ? Le propre du désir n'est-il pas précisément de nous porter toujours au-delà du simple possible ?

2- Peut-on ne pas désirer l'impossible ?
a) Par essence, le désir se distingue du simple besoin. Le besoin est manque du nécessaire, « exigence ou nécessité naturelle ayant une cause physiologique ». Le désir, au contraire, est défini par Spinoza dans l'Ethique comme un besoin conscient : « le désir est l'appétit accompagné de la conscience de lui-même ». Ainsi, il est du domaine de la représentation, il appartient par essence au monde de l'esprit et donc à l'illimitation. En effet, si nos besoins sont naturellement limités, nos désirs sont par essence infinis, infiniment renouvelables. C'est ce que Platon avait bien vu dans la République où le désir est qualifié de « hydre multiforme et polycéphale » pour montrer qu'il n'y a pas un désir, mais des désirs extrêmement diversifiés, changeants et insatiables et quasi monstrueux. Le désir n'est pas essence insatiable. Il renaît sans cesse de ses cendres et toute satisfaction n'est que temporaire.

b) Étant par essence lié à la faculté d'imagination, le désir est donc susceptible de se porter sur des objets inaccessibles. Et même plus, n'est-ce pas précisément ce qui nous est inaccessible que nous désirons le plus ? Cela nous amène à nous poser la question de savoir si le bonheur lui-même est accessible. Pour les philosophes eudémonistes de l'Antiquité, le bonheur est le souverain bien de l'existence humaine et l'action vertueuse le procure au sage. Mais, savons-nous bien ce que recouvre le bonheur ? Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, déclare que le bonheur est un « idéal de l'imagination » qui est indéfinissable. Il est par conséquent inutile de fonder son existence sur la poursuite d'un bien qui, pour le coup, apparaît comme une chimère.

c) La solution ne viendrait-elle pas de la philosophie stoïcienne ? En effet, si le désir nous porte par nature toujours au-delà du possible, ne pourrait-on pas tenter d'éradiquer nos désirs ? Pour les stoïciens, le désir est une maladie de l'âme qu'il faudrait guérir dans la mesure où il nous porte sans cesse à ne pas nous satisfaire de ce qui est. Le stoïcisme se présente comme un ascétisme de l'âme qui s'exerce à ne plus désirer ce qui n'est pas, mais à vouloir ce qui est. Il faut accepter les choses telles qu'elle sont, car elles sont ce qu'elle doivent être. Il s'agit de substituer entièrement la volonté comme souhait réfléchi de ce qui est au désir comme souhait irraisonné de ce qui n'est pas. Il s'agit de ne pas désirer l'impossible. Dans ces conditions, l'essentiel de la morale stoïcienne consiste à « vivre selon la nature » en se soumettant à l'ordre rationnel du monde. Or, c'est là que l'on trouve le vrai bonheur, identifié à l'ataraxie (l'absence de troubles de l'âme causés par les désirs vains).
La sagesse stoïcienne est à la fois fascinante et problématique. On peut s'interroger sur la nature de cette volonté d'éliminer le désir. En effet, n'est-ce pas la forme que prend le désir de celui qui se sent impuissant à changer l'ordre des choses ? Auquel cas, la volonté ne serait qu'un certain « désir de sagesse » parmi tous les désirs qu'elle entend dominer.

3- Le désir de l'impossible n'est-il pas proprement humain ?
a) Il semble que le bonheur du sage Stoïcien qui s'efforce de ne pas se projeter dans l'avenir, de ne pas souhaiter que les choses soient différentes que ce qu'elles sont est un bonheur quasiment inhumain. Il condamne l'homme à l'inaction et à l'acceptation dans un sorte de fatalisme résigné. Ainsi, Jean-Jacques Rousseau dans La Nouvelle Héloïse affirme-t-il, contre le stoïcisme, que « vivre sans peine n'est pas un état d'homme ; vivre ainsi, c'est être mort ». Ainsi le désir, même porteur de trouble, d'inquiétude liée au manque est-il ce qui donne son sel à l'existence humaine. Ne désirer que des biens accessibles serait une vie bien mesquine, finalement peu éloignée de la vie animale qui tourne dans le cercle des besoins (Hegel). « Malheur à qui n'a plus rien à désirer », s'exclame donc Rousseau dans son texte, qui fait du désir le véritable lieu de la jouissance.

b) Désirer l'impossible, l'inaccessible actuel, c'est se projeter dans l'avenir, ce qui est propre à l'Homme en tant qu'être en devenir, dont « l'existence précède l'essence » (Sartre). Le désir de l'impossible peut être lors considéré comme le moteur de l'existence humaine. « Rien de grand dans le monde ne s'est fait sans passion » déclarait Hegel, qui pointe par-là le fait que les œuvres humaines les plus importantes ont été réalisées par des individus aux desseins pouvant paraître insensés.

c) Il n'est sans doute pas totalement absurde de désirer l'impossible dans la mesure où l'existence humaine est faite d'incertitudes et de contingences. S'interdire de désirer l'impossible au motif qu'il est inaccessible dans une vie d'homme c'est faire fi de l'espèce humaine à la réalisation des défis de laquelle nous participons tous de génération en générations. Ainsi un idéal, même inaccessible actuellement (par exemple la paix universelle ou la justice sociale) est de nature à donner du sens, c'est-à-dire une direction et une valeur, à une existence humaine dont l'horizon ne saurait être limité à la simple poursuite de satisfactions accessibles.

Conclusion
Désirer l'impossible n'est donc absurde que si l'on considère que seules les activités susceptibles de réaliser leur objectif, d'atteindre leur but ont un sens. Or l'idéal, même inaccessible est aussi ce qui donne un sens (orientation, valeur) à une existence humaine.

 

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