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Corrigés Bac philo 2009 - série S

Phosphore.com

Publié le 01/09/2011

Des profs de philo ont planché comme vous toute la matinée du 18 juin sur les sujets du bac philo. Découvrez ici le fruit de leur réflexion...

Sujet 3 : Commentaire du texte de Tocqueville

Texte à commenter :

« Les affaires générales d'un pays n'occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux; et, comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de vue, il ne s'établit pas entre eux de liens durables. Mais, quand il s'agit de faire régler les affaires particulières d'un canton par les hommes qui l'habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-même pour l'intéresser à la destinée de tout l'État, parce qu'il comprend mal l'influence que la destinée de l'État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu'on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l'intérêt particulier à l'intérêt général.

C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes, qu'on les intéresse au bien public et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d'éclat, captiver tout à coup la faveur d'un peuple; mais, pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une représentation bien établie de désintéressement.

Les libertés locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent du prix à l'affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s'entraider. »

De la démocratie en Amérique, Alexis de Toqueville

Corrigé réalisé par Benjamin Derbez, professeur de philosophie.

Un des problèmes politiques crucial posé au système démocratique est le risque de désintérêt des citoyens pour la chose publique. En effet, la démocratie suppose la participation des citoyens à l'établissement des lois qui doivent être, si l'on suit Rousseau dans le Contrat Social, l'expression de la Volonté Générale.
Cependant, l'individualisme moderne qui incite chacun à poursuivre son intérêt particulier, ne favorise pas l'implication des individus dans la vie politique. Il y a un risque inhérent à la démocratie d'établissement d'un hiatus entre les représentants de l'Etat, préoccupés des « affaires générales », et les citoyens étrangers aux questions relatives à la conduite de l'Etat.
Comme faire en sorte que ce hiatus ne se crée pas et renforcer le lien politique nécessaire entre les intérêts des individus dans la société civile et l'intérêt général de l'Etat ?
Dans ce texte, Tocqueville propose une réponse qui suggère qu'une pédagogie abstraite en direction du peuple, afin de le sensibiliser aux problématiques du Bien public est inutile et que la meilleure manière d'entretenir le lien politique entre l'Etat et ses citoyens passe par la culture d'une pratique politique enracinée dans la vie quotidienne des individus.

1- Dans un premier moment du texte (l. 1-7), l'auteur propose un constat : les « liens » les plus « durables » entre les individus qui composent une nation se situent non pas à son sommet, mais à sa base. Les « principaux citoyens », c'est-à-dire, les représentants du peuple (ministres, élus...) n'ont entre eux que des contacts épisodiques dans certains « lieux » (Assemblées, ministères...). Ils s'y réunissent pour traiter de questions « générales », c'est-à-dire concernant la politique extérieure du pays, la politique économique générale (impôts...). Par contre, les liens les plus durables et les plus solides existent au niveau de la vie quotidienne des individus, préoccupés de leurs « affaires particulières ». La cohabitation permanente et continue permet le développement d'une culture du compromis (« se complaire ») nécessaire à une coexistence pacifique. Or, on sent qu'il y a un double risque dans cette situation : à la fois une perte d'ancrage des préoccupations de ces représentants dans la réalité de la vie des citoyens et, corrélativement, un désintérêt des citoyens des affaires publiques. En effet, l'opposition forte marquée par le terme « mais » accentue la différence établie entre ces deux niveaux de l'Etat : le peuple et le gouvernement. Comment donc, faire en sorte d'éviter l'existence d'une rupture entre ces deux dimensions de l'Etat politique ?

2- Le second moment du texte (l. 8-18) s'attache à résoudre une partie du problème. L'auteur suggère que l'éducation du peuple, destinée à le sensibiliser aux problématiques générales qui touchent l'Etat dans son ensemble, serait inefficace : « on tire difficilement... sur son sort ». Autrement dit, les citoyens ne sont pas enclins à se préoccuper de politique, qui sont constamment requis par la gestion de leurs affaires personnelles et mus par leur intérêt individuel. Le seul moyen de les impliquer dans la vie publique, c'est, non pas de leur infliger des discours abstraits et surplombants sur la nécessité de participer à la vie publique, mais de faire en sorte que la politique se construise au plus près du terrain et de leur vie quotidienne. En effet, il y a toujours des situations (construction d'un chemin...) où l'intérêt particulier rejoint ou se confronte à l'intérêt général. Dès lors les citoyens concernés s'impliqueront dans la gestion de ces situations, prenant conscience de l'existence d'un intérêt supérieur au leur. Tocqueville suggère donc que le citoyen peut être actif politiquement à un niveau très concret sans qu'on exige de lui des prises de positions concernant des problèmes généraux abstraits par rapport à ses préoccupations naturelles. Cette pratique politique au plus près du terrain, faisant participer le citoyen aux prises de décisions générales impliquant leurs intérêts particuliers est, selon Tocqueville, un bon moyen pour préserver et entretenir le lien politique au sein d'un Etat.

3- Cela lui permet dans un dernier moment de son argumentation (l. 19-27) de plaider pour une pratique ancrée dans la réalité de la vie de la société civile. Il s'agit, en effet, d'éviter que se crée un hiatus entre le peuple et ses représentants politiques. Pour ce faire, l'auteur affirme que le travail politique doit être double. À la fois consacré aux affaires générales, lors de réunions épisodiques avec les autres représentants, et auprès des populations, pour faire vivre le lien politique à l'articulation concrète de l'intérêt particulier et de l'intérêt général. C'est à ce prix qu'un état pourra maintenir sa cohésion, son unité, c'est-à-dire sa stabilité et sa paix sociale. Le politique doit jouer sur les affects du peuple qui sont le véritable substrat du lien social. Le seul recours à l'intelligence et à la réflexion, c'est-à-dire aux capacités d'abstraction des individus, censés se départir de leurs intérêts particuliers pour s'élever jusqu'à la considération de l'intérêt général est insuffisant pour lutter contre les « instincts qui les séparent.

 

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